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  • Juliette Fabre

Révolution anthropologique, ou en sommes-nous?

Mis à jour : avr. 15


Après la transformation digitale, je souhaite m'intéresser à la révolution anthropologique de notre société qui s’accélère avec l’expérience du confinement et de la crise actuelle. Nous vivons désormais dans un monde postmoderne qui contraint les organisations à changer leur stratégie, leur management, leur mode de production, de livraison et peut-être même leur raison d’être. 


L’objectif d’une entreprise n’est-il pas de proposer des produits et / ou des services permettant de répondre (de manière sensée) à une attente forte de la part des individus ? Et si ces attentes changent radicalement, si les individus changent leurs comportements, leurs priorités, leurs valeurs et pratiques alors les organisations devront suivre ces changements pour prospérer dans le temps. L’étude exploratoire des individus n’a peut-être jamais été autant importante qu'aujourd’hui, en cette période de transition, de transformation, de révolution anthropologique. 

Nos modes de vie changent en fonction de notre rapport au temps. Etes-vous dans l’optimisation constante de votre temps au quotidien pour survivre aux contraintes extérieures qui vous demandent d’en faire toujours plus ? Ou bien êtes-vous un Slower, en quête d’authenticité et de ralentissement du temps présent ?

Quoi qu’il en soit les valeurs des individus changent c’est un fait nous passons de la course à la productivité vers un recentrage en quête de sens, orienté sur l’humain, le collectif et le respect de notre planète. Nos pratiques, notamment en termes de consommation ont encore du mal à suivre. Les contraintes imposées par les organisations actuelles freinent le passage à l’acte et créent des frustrations. La situation actuelle de confinement fait vivre à tous une remise en question de notre modèle, dans lequel simplicité, confiance, transparence portent la voix du changement vers un modèle tourné sur l’humain, le respect, et le collectif.

J’ai interviewé Fanny Parise, anthropologue et chercheur associée, à l’Institut lémanique de théologie pratique et à l’Université de Lausanne qui nous éclaire sur ces changements anthropologiques de notre société actuelle qui impactent les responsabilités des Hommes, des entreprises et des politiques. 

Retrouvez tous les détails de l’interview ci-dessous : 

Le premier thème que je souhaite aborder c’est notre rapport au temps, l’accélération constante et continue du rythme de nos vies, l’obsession de croitre et d’innover toujours plus. Et plus précisément au niveau professionnel, car nous vivons une pression de productivité croissante, nous devons souvent repousser la limite de notre capacité de travail, et pour reprendre les mots d’un participant à une de mes études : “nous devons sans cesse trouver de nouvelles techniques pour toujours faire plus alors que l’on pensait déjà être à 100% ». Au niveau personnel, nos modes de vie changent, l’optimisation du temps est un objectif de vie (le click & collect, le drive, le batch cooking, les coupe fil, les assistants vocaux etc...) nous consommons à portée de clics et le multitasking est devenu la norme. Couplé à ces observations, nous sommes sans cesse en train de nous projeter, de préparer le futur, nos prochaines vacances, nos prochaines fringues, restaurants, ou encore notre prochain poste en entreprise après 1 an d’ancienneté. Ne sommes-nous plus capables d’apprécier le temps présent ? Notre impatience traduit-elle une peur du temps présent ? 

Fanny Parise : « anthropologiquement la gestion du temps est liée à une course contre la montre jusqu’à la mort. Chaque individu depuis des siècles cherche à survivre ou à repousser l’échéance de la mort, mais dans notre société actuelle ce rapport au temps devient de plus en plus conflictuel et ce à cause de 2 facteurs :


  • L’accélération du numérique et de nos déplacements géographiques facilite l’accès et la disponibilité de l’information. Nous allons plus vite, plus loin en un minimum de temps ce qui nous pousse à agir plus vite, à accélérer notre quotidien pour suivre ces progrès.  

  • L’évolution technologique : notre société progressiste est techno-centrée, basée sur le progrès, on le voit bien avec le transhumanisme qui désire l’Homme éternel. En parallèle la valorisation et la surexploitation d’une ressource, souvent pensée comme illimitée ; l’énergie entraîne une logique d’emballement, une course effrénée et mondialisée pour produire et consommer toujours plus. 

Nous nous retrouvons face à un dilemme, un choc des humanités, notamment en cette période de crise sanitaire, nous limitons nos déplacements, mettons sur pause l’économie mondiale, et enfin au niveau anthropologique, l'objectif du transhumanisme est remis en question. Nous ne nous étions jamais sentis aussi vulnérables et mortels qu’aujourd’hui. La relation homme / nature rebat les cartes de l’humanité et met sur le devant de la scène la notion de co-évolution (notion développée par Pascal Pic) qui se base plus uniquement sur l’humain mais sur l’Homme et son milieu naturel de vie. Avec une question à la clé, lequel des deux va gagner ce rapport de force, et bien sûr sous quel horizon de temps. »

Alors peut-être qu’aujourd’hui chaque individu commence à profiter de l’instant présent, à se questionner sur la valeur de la nature, et à reconsidérer cette course effrénée de production et de consommation, tout en appréhendant notre futur incertain.  

Parallèlement à cette accélération de nos vies, nous observons depuis plusieurs années la tendance du Slow. Est-ce que nous pouvons lier ce phénomène à des signaux faibles, ou est-ce que ce mode de vie s’est désormais largement étendu ? Est-il davantage adopté en cette période de confinement ?


Fanny Parise : « Paradoxalement il y a un désir d’un ralentissement du temps, de simplicité, avec des gens qui sont tournés vers le développement personnel, la recherche de la pleine conscience, de la méditation, le yoga, le reiki ou autre. Ce que je peux en voir extérieurement, c’est que cela concerne uniquement une certaine tranche de la population qui aspire à un mode de vie plus Slow. On a beaucoup de mal à être dans le présent, on est plus facilement dans cette fuite en avant du temps, les individus ont peur de se retrouver face à soi-même, et à cette question « qui je suis, et qu’est ce qui se passe ? ». Mais les Slowers qui sont en quête de sens, et de reconnexion avec le vrai, l’authentique sont toujours ancrés dans un cadre néo libéral valorisant la performance individuelle. Les nouveaux rites et usages du Slow les aident à accepter les contraintes de notre système décrit plus haut.

J’ai pu constater autour moi un retour aux valeurs centrées vers l’humain, le sens, l’Homme & la planète, et enfin vers le collectif. Qu’en penses-tu ?


Fanny Parise : « D’un point de vu anthropologique, il faut distinguer les valeurs et les pratiques. En effet nous voyons un retour aux valeurs humanistes et collectives, vers une quête de sens mais pour une tranche de la population qui veut prendre de la distance par rapport à la société de consommation, et qui recherche un mode de vie plus vertueux. Ce changement de paradigme est certain au niveau des valeurs mais il l’est moindre au niveau des pratiques et des faits, sauf pour un microcosme de personnes extrêmes et alternatives. En effet les pratiques restent plutôt stables, même s’il y a un éveil des consciences pour une tranche de la population qui est sincère mais pour autant reste dans une continuité du modèle néolibéral. »

Infusé ou pas par la tendance du Slow, ce qui est déjà très positif pour Fanny, c’est ce changement de valeurs qui signifie que les pratiques suivront dans le temps. 

Pour compléter ce sujet, les aspirations d’un retour à la simplicité, à la transparence et à la confiance se font grandement ressentir notamment dans la sphère professionnelle. Et ce, de façon encore plus ancrée sur la génération numérique des moins de 35 ans qui représentent 50% de la population mondiale. Comme dirait Emmanuelle Duez, fondatrice de The Boson Project, « leurs comportements deviendront la norme par simple effet volumique ». 

Ce besoin d’une vie plus transparente, plus saine touche la sphère des entreprises, notamment les grandes entreprises qui ont beaucoup de mal à intégrer de façon pérenne cette génération et donc à conserver leur performance. Le rapport à l’autorité change et tous les systèmes de gouvernance sont impactés y compris les organisations politiques. Pour illustrer mes propos, je reprends une expression entendue plusieurs fois lors d’une de mes études “le passage dans la vie professionnelle est une désillusion”. Le fossé entre les aspirations des étudiants et jeunes entrant en entreprise versus la « vraie » vie au sein de grandes entreprises ne cesse de grandir, provoquant démotivation, mal être, burn out, bore out, turn over illimité et j’en passe.

Est-ce que notre système va-t-il perdurer sur la course à la productivité et sur un management à la X standardisé ? Sur ce besoin dicté depuis l’enfance de se sentir normaux par la performance, la compétitivité et la proactivité ? Ou est-ce que ces besoins seront révolus au profit de la quête de sens, de l’humain, du collectif et du respect de la planète ?

Fanny Parise : “D’un côté, je suis complètent d’accord avec toi mais d’un autre côté cette vision du monde que je partage est très ethnocentrée. Pour notre microcosme c’est vrai, mais ce n’est pas le cas pour la majorité des individus Et du fait qu’il n’y est pas encore eu d’effondrement nous restons dans un contexte néolibéral qui perdure et qui ne change pas ses critères d’évaluation. Même si individuellement nous sommes davantage dans la recherche de sens, du qualitatif, du collectif, les influenceurs historiques que sont les politiques & l’économie, les scientifiques et les religions ne prennent pas le pouvoir, ou n’ont pas assez de portée pour changer les contraintes du système.

Donc pour une partie de la population, nous étions avant dans le culte de la performance et maintenant nous sommes dans le culte de l’authenticité, la quête du vraie, et de l’équité socialement construit. Mais cette vision plus humaine, responsable pour l’homme et la planète a du mal à se diffuser auprès de la majorité de la population » 

(nous pourrons d’ailleurs se poser une question ici sur le rôle de médias). 

Les entreprises, les marques ont un rôle à jouer et d’ailleurs certaines remettent au cœur de leur stratégie la RSE. Et selon Fanny, certaines marques historiques notamment dans l’agroalimentaire se réapproprient ces nouvelles valeurs et tente de les diffuser à toutes les tranches de la population pour les amener à consommer différemment.

Et justement en parlant de consommation, nous pouvons lire partout, que la révolution actuelle nous amène à un avenir sans croissance, qu’en penses-tu ? Pour continuer à vivre et sauver la planète, ou bien à nous sauver nous-même, faut-il rentrer dans un modèle de décroissance ?

Fanny Parise : “La décroissance est un modèle très radical qui peut paraître pertinent, mais déjà avant cela il y a la notion de consommer différemment qui constitue une première étape. Notre modèle qui est fondé sur la surexploitation des ressources ne tient plus, alors que d’autres civilisations se sont basées non pas sur l’accumulation mais sur le fait de posséder le moins possible, ce qui représente un gage de survie qui permet de rester mobile, agile et de réagir très facilement aux événements extérieurs (c’est l’exemple des sociétés de chasseurs cueilleurs). Si nous faisons le lien avec l’actuelle crise, en sorti de crise généralement il y a un surcroît d’activité pour compenser les pertes, donc nous pouvons nous interroger sur la place de la collapsologie pour changer radicalement notre modèle de société, si c’est ce que l’on souhaite. A court terme il y a aura des épiphénomènes, mais la décroissance parait utopique dans un modèle comme le nôtre”. 

S’agissant de la crise sanitaire actuelle que nous sommes en train de vivre. Fanny est en train de mener une grande enquête “Anthropologie du confinement” quantitative et qualitative durant cette période de confinement. Je lui ai donc demandé si elle constate un retour à une « hausse du bonheur », un retour à l’appréciation du temps présent ; des choses simples ; cuisiner, lire, jouer ; aux activités manuelles (couture, peinture, jeux de société) ; à un renforcement des liens sociaux, familiaux ; un recentrage sur soi ? Est-ce que certains individus de l’étude (6000 personnes en France et en Suisse) apprécient cette période de confinement qui s’oppose à « l’avant » caractérisé par l’accélération du temps, la sur-sollicitation, la surproduction, performance etc… Ou est-ce seulement à ce stade des signaux faibles ? 

Fanny Parise : « En effet une partie des individus interrogés, à savoir 46% des répondants : apprécient cette période, ce sont les gens en télétravail ou chômage partiel qui conservent une activité. Le confinement apparaît pour eux être un moment privilégié, ils ne sont pas complètement angoissés et conservent un salaire. Cependant attention, nous sommes qu’au début ! 

Nous vivons ce qu’on appelle un rythme de passage, les signes sont là car 42% aspirent à vouloir changer de vie après la crise qui, pour 38%, représente la fin de notre modèle de société et le premier effondrement de notre civilisation. Pour changer radicalement notre modèle de civilisation l’enjeux serait d’arriver à créer des récits collectifs, fondateurs centrés sur l’humain, reprendre la force du collectif en repensant les contraintes d’un nouveau modèle. »

Mais est-ce possible d’y arriver sans perdre de notre liberté individuelle ? Je vous laisse y réfléchir par vous-même.


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